dimanche 21 novembre 2010

Pressé de redescendre en dessous des nuages noirs...(nouvelle)

ET LE SOLEIL REVINT…
-Comme un souffle de vie derrière tes lunettes noires.

                          Le train de 18 h 45 entrait en gare ; seraient-ils au rendez-vous ?



J’arpentais maintenant à grands pas le hall encombré et sonore ; Chris était partie en courant, blessée, j’étais un salaud mais je n’avais pas de remords.

Paris… ! La Gare Montparnasse ! La tour, les brasseries, la gueule béante du métro avec ses arabesques Art Nouveau teintées de gris vert, le brouhaha incessant des passants et passeurs de temps, cet univers inconnu et fastueux pour mon cœur libre me troublaient les sens… Autour des images nouvelles paradaient en mélo les paroles aigres-douces de « l’accordéon désaccordé » de l’ami de toujours, du pote du « quartier de Mireuil », chantées « à cappella » une soirée de juillet en marge des « Franco folies »…

J’étais excité, quelque peu angoissé mais joyeux ; mon âme « accordéonnait » en arpèges musette, mes yeux devaient sourire plus qu’à l’ordinaire et je me sentais léger, étourdi par la musique de ces derniers jours d’hiver ; pas de remords, j’étais de nouveau libre, libre comme la note bleue d’une ballade du « grand Jacques », libre et seul dans ce chaos de ciel bleu… Chris est partie, comme un printemps qui arrive, un printemps qui a sûrement raison…Deux larmes ont coulé sur ses joues rougies, je suis un salaud je crois, mais je n’ai pas d’amertume, pas de remords non plus, juste une petite gêne sous mon col roulé.


           Maintenant, le flot des voyageurs qui émergeait du passage souterrain me frôlait en une vague houleuse, ininterrompue. Le haut parleur se décida enfin à grésiller quelques mots inaudibles, censés renseigner les attentes de chacun…Je me remémorai les départs du dimanche soir, étudiant au cœur d’un Jura lointain, mal desservi par les trains et qui m’obligeait à écourter mes week-end ; de somnolences furtives en réveils étriqués, de fantasques  rencontres en caresses frôlées, dans l’obscurité d’un wagon sommeillait tant d’attentes !

Le haut parleur reprit de plus belle son envolée musicale, d’une tonalité qui vous crache au visage, qui vous détache du quai ; elle vous rapprocherait presque un peu des autres, de ces ombres sans regard qui vous frôlent et vous heurtent quelques fois :  « Pardon ! Euh, excusez-moi !… »

Voilà des heures que les gens sortaient de ce train gigantesque, ou peut-être était-ce des jours, je me sentais énormément seul sur ce quai à éviter les valises et les silhouettes tonitruantes ! Mince ! Mais qu’est-ce que je fais là ? Me serais-je trompé d’heure… ? Et Christelle qui s’était enfuie en courant sans se retourner, juste cette écharpe rouge qui flotte encore sous les néons allumés en plein jour… Où était-elle partie ?

    
Pas de Fred, pas de Momo ; Auraient-ils raté le Corail ? Arriveraient-ils en Omnibus dans une heure, deux heures, demain !?…Alors que la soirée était calée depuis si longtemps !  Je regardais angoissé les aiguilles sautillantes de l’énorme horloge du hall ; tout à coup, des éclairs répétés me firent me retourner le long de la voie opposée : Fred ! A cet instant précis je ne sus qui, de ses yeux ou de son saxo en bandoulière, les éclats de soleil s’envolaient !

Le grand Môrice suivait une trentaine de mètres en arrière, édifiant un sourire à chaque féminité croisée, faisait des grands gestes, interpellait qui voulait l’entendre…Je me mis à rire ; comme toujours il avait à cœur de ne pas passer inaperçu, de laisser une trace joyeuse et débridée sur sa route.


           Après retrouvailles et embrassades viriles, nous nous empressâmes d’attraper le premier taxi qui nous emmènerait Avenue de Breteuil, à la Fête des nouveaux amis de Fred ; notre chauffeur noir écoutait en boucle « On the road again » de Canned Heat : Impossible d’échanger aucune paroles tant la musique était forte, la cassette devait avoir cent ans, les accrocs étaient nombreux mais la magie restait intacte…Un merveilleux moment fût cette demi-heure à déambuler dans les rues parisiennes, sous les accents bleus du groupe mythique !

Arrivés devant la porte de l’appartement, nous avons dû sonner une dizaine de fois avant d’être entendus ; dans mes souvenirs encore présents, je revois bien la fille qui nous ouvrit, outrageusement pulpeuse et blonde… Les minutes ou les heures qui suivirent furent beaucoup moins nettes… La pénombre du couloir enveloppait les contours, nous avons heurté plusieurs fois des corps allongés et des corps de guitare qui fauchaient l’espace, un synthé plus loin et des joints qui passent, Fred serrait des mains…

La fille nous avait rejoint, son regard était chaud comme un vin de Noël ; elle dansait, et criait des mots que je n’entendait pas, je n’écoutais que ses yeux et ses hanches effilées… elle me prit soudain la main et m’attira sur ses pas, elle courrait presque, les portes défilaient en fondus, la musique déchaînait les visages et des gouttelettes lumineuses fusaient dans l’air, l’espace était à nous…

Quand la porte de la chambre se referma, le saxo de Fred se mit à beugler et geindre tour à tour, nous étions moites, tremblants et fous, le saxo égrenait des notes tantôt tumultueuses tantôt tendres, elle s’accrocha à mon bras pour ne plus se défaire…Le saxo s’éteignit tout à coup, ses lèvres furent brûlantes…           

               

Un défilé d’images s’effilochaient devant mes yeux, ni floues ni distinctes, parfois en ombres chinoises sur toile de ciel gris, parfois lumineuses en diapositives polychromes ; des situations se chevauchaient sans relâche à une vitesse vertigineuse ; plongeon dans l’eau froide et noire de la mémoire : Instants obscurs enfouis, oubliés, tout mon vécu de rencontres, de passions, d’aventures d’un jour, de doutes et d’attentes se mêlaient imparfait au présent…

Un flot de souvenirs ardents et tumultueux, sans que je ne puisse rien contrôler, se pressaient sur mes tempes, me brûlaient le cerveau et les veines, mélancolie opiacée ou nouveau départ vers la folie ?


            Quand j’ouvris les yeux, l’obscurité était opaque, humide et froide comme une bière de mars, avec un parfum d’argile verte et de vase ; est-ce que j’ouvris vraiment les yeux ou étais-je encore dans ce rêve, ce songe qui me poursuivais depuis des heures ?

Perdu dans ce noir profond comme la ouate, je tentai de faire le point ; je me sentais peu à peu comme serré dans un étau moelleux, une douce profondeur odorante, des fleurs de lilas ou de jasmin, une odeur de frais, de toilette du matin, un goût de pain d’épices et de cannelle mélangés….

Aucune mélodie alentour ne venait troubler mes pensées, on eût dit que le monde se fût arrêté tout à coup ; aucun chant d’oiseau, aucun cris d’enfant, pas de vrombissement de moteur ni de discussion bruyante, le calme était partout, même mon souffle était silence, ce silence me faisait peur….  Je refermai les yeux doucement pour tenter d’éteindre cette illusion, faudra t-il tout à l’heure que je me pince fortement pour entrevoir si dans la nuit ou dans la mort mes pensées se diluaient sans cesse ? Si de la mort ou de la nuit j’allais m’extirper enfin …? Oui, me pincer !



           Horreur ! Mes membres étaient figés ! Il ne m’était plus possible de faire le moindre geste, bouger le moindre orteil, tout mon être était immobile, horriblement immobile et froid, dur et tendu comme une lame d’acier !

Je tentai en vain d’étirer mes doigts gourds, les plier, les serrer, les brandir avec force, mais rien n’y fit, tout était mort : Mais où étaient donc mes mains, où était donc mon visage, mes bras, mon ventre, mes dents, mon souffle… plus rien ne m’appartenait, j’étais devenu impersonnel, impersonnel et seul, l’âme  de la nuit, le cœur d’un autre…Et les autres, Fred, Momo, où étaient les autres…, ou était cette fille merveilleuse ?

La peur m’envahit tout à coup, une peur franche et froide de sueur et de sanglots intérieurs...Pas de pleurs ni de gémissements, aucun tremblement, aucun artifice rassurant me permettrait de faire surface, l’angoisse était insoutenable, j’aurais voulu crier, hurler mais aucun son ne  voulait sortir de ma gorge !…et cette absence de lumière, cette absence de sons, cette absence de vie, ce corps absent et ce début d’éternité….


Je crois qu’à cet ultime moment, tout mon sang s’était coagulé en gros caillots noirs, figés dans mes veines comme une marmelade, mes poumons se remplissaient doucement de cette gelée molle, débordante, envahissante, elle m’étouffait peu à peu, me submergeait….Ma tête cognait sur le sol, avec de grands bruits sourds ininterrompus, je respirais des vagues de chaleur étourdissantes, pourquoi mon nom crié à tue-tête et toujours ces gifles qui me décollais le visage du sol ? Il y eut un vague reflet de lumière bleue dans l’angle de l’aquarium aux poissons mauves, un oiseau qui déploie ses ailes et qui tournoie dans l’air comme suspendu à un fil invisible, et dans ma bouche un drôle de goût amer et sucré…

Je me levai enfin sur mes bras tremblant…Penchés sur moi quelques visages connus ; au sol un élastique détendu, une seringue écarlate,



Et tout doucement, le soleil revint….

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